essais sceptiques

quelques idées sur la politique, l'économie, la philosophie et les sciences sociales...

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jeudi, décembre 27 2012

Le théâtre des politiques et la valeur de leur parole

Comme il est de coutume, les prévisions du gouvernement concernant le déficit continuent d’être maintenues contre toutes évidences et se révéleront sans nul doute fausses. Il est vrai que les économistes expliquent souvent qu’il est plutôt du rôle du gouvernement d’annoncer que les choses vont bien aller, puisque c’est comme cela parait-il que l’on favoriserait la sacro-sainte confiance qui elle-même fera que les choses iront bien ; magie des prophéties auto-réalisatrices... Il paraît néanmoins peu probable que l’on rétablisse la confiance des ménages comme celle des investisseurs en mentant ainsi d’une façon aussi prévisible et grossière par l’annonce régulière de chiffres optimistes auxquels personne ne croit réellement et en décalage avec toutes les prévisions faites par des organismes autres que gouvernementaux.

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jeudi, novembre 22 2012

La morale de cette histoire, sur la fraude, le PS et la crise à l'UMP

Face la crise qui se déroule actuellement à l’UMP, certains prennent le parti d'en rire, d’autres se lamentent devant un si triste spectacle, personne ne semble en revanche essayer d’en tirer quelques leçons sur l’état de notre démocratie.

Un constat bien sombre d’abord. Aujourd’hui donc, les deux camps ont tellement triché qu’il est impossible de refaire un décompte des voix qui ait du sens et ils en appellent à la médiation et la neutralité d’Alain Juppé, lui-même condamné il y a quelques années à une peine d'inéligibilité. Hasard du calendrier, notre ancien président de la république, Nicolas Sarkozy, était ce même jour entendu par un juge à propos d’un très probable financement illégal de sa campagne. La gauche n’a bien sûr aucune leçon à donner. On rappelle à loisir le congrès de Reims, mais ce n’est que la face émergé d’un bien volumineux iceberg. En entrant au PS, on apprend très rapidement que n’importe quel congrès est émaillé de fraudes multiples et de tout un florilège de pratiques qui, sans être véritablement de la triche, révèlent que la plupart des dirigeants ont abandonné depuis longtemps leurs idéaux démocratiques ou en tout cas ont abandonné l’idée de se les appliquer à eux-mêmes. Bien sûr, rien de tout cela n’est spécifique au parti socialiste.

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mardi, novembre 20 2012

Le mariage pour tous : une question d’anthropologie ou de philosophie ?

Une interview de Maurice Godelier donnée au monde a été très largement partagée avec cette phrase mise en exergue :

« L'humanité n'a cessé d'inventer de nouvelles formes de mariage et de descendance »

L’utilisation de cette affirmation révèle néanmoins le même problème que celui de savoir s’il existe des comportements homosexuels chez les animaux, c’est là encore une forme de sophisme naturaliste, de la justification de ce qui doit être par ce qui est. Et si ce n'était pas le cas, si les formes de mariage et de descendance avaient toujours été les mêmes de l’australopithèque à nos jours, serait-ce un bon argument pour s’opposer au mariage entre deux individus de même sexe ? Devrions-nous ainsi accepter une forme de discrimination sous prétexte qu’elle a toujours existé ou qu’elle existe partout ailleurs ?

C’est donc très intéressant de savoir comment ont vécu les Baruya ou de connaître les comportements sexuels des pingouins, mais je ne crois pas que ce soit la question qui nous soit posée. Plus largement, le problème n’est pas de savoir comment vivent les sociétés à côté de nous ou comment ont vécu celles d’avant nous, mais bien de décider des principes qui structurent la société dans laquelle nous vivons. Accepter le mariage entre personnes de même sexe, c’est tout simplement accepter des formes d’union qui ne sont pas majoritaires et ainsi accepter la diversité des modes de vie. C’est aussi accepter que nos croyances sur la nature, sur Dieu, sur le véritable fondement du mariage ou sur son but ultime, ne s’imposent pas aux autres. Laissons donc tomber un peu l’anthropologie ou l’histoire, celles des spécialistes comme celles du sens commun, et revenons en à la philosophie, à la question de ce qui est juste.

lundi, novembre 19 2012

Remarques rapides sur les sondages et le succès de Nate Silver

Nate Silver nous a montré que les critiques radicales des sondages n’avaient finalement pas grandes valeurs. En faisant ainsi un sans faute sur les cinquante États américains, il a prouvé qu’en utilisant les sondages correctement on pouvait prévoir avec une précision étonnante les résultats des élections. C’est sans doute enfoncer une porte ouverte, mais c’est une porte ouverte qui avait été fermée par Bourdieu, Gaxie et Champagne qui nous expliquaient (très savamment) que les enquêtes d’opinion (oui les enquêtes d’opinion pas les sondeurs) n’étaient pas scientifiques.

Nate Silver a utilisé de très nombreux sondages et il a pris des risques en formulant des prédictions. Toutes choses que les politologues habitués des plateaux de télévision ne font jamais, ils commentent chaque sondage et ne font pas de prédiction sous prétexte que ces sondages ne seraient que des photos de l’opinion valables à un instant donné. Ces politologues se révèlent ainsi incapables d’utiliser l’ensemble des données à leur disposition et ne prennent aucun risque, ce qui leur permet de dire un peu tout et n’importe quoi.

Contrairement à ce que l’on dit souvent, nous n’avons donc pas trop de sondages, nous n’avons simplement pas de commentateurs médiatiques véritablement capables de les lire et de les utiliser.

Le droit à l’enfant, le droit à faire des enfants et l’interdit à l’enfant

Les opposants à l’homoparentalité se posent souvent en défenseurs des droits de l’enfant contre le droit à l’enfant, essayant ainsi de faire de ceux qui souhaiteraient adopter des égoïstes aveugles aux besoins des enfants et uniquement préoccupés de leurs propres désirs. La ficelle est néanmoins un peu grosse. Bien sûr l’idée du « droit à l’enfant » énoncée telle quelle peut choquer, mais, au-delà du slogan, que peut donc bien signifier s’opposer à un tel droit ? Avoir un enfant devrait-il se mériter ? Faudrait-il un diplôme pour cela ?

Les critiques du « droit à l’enfant » ne demandent pas à ce que seuls les individus considérés comme de bons parents, et donc à même de garantir les droits des enfants ou leur bonheur, soient les seuls à avoir le droit à faire des enfants. Ils défendent donc uniquement un « interdit à l’enfant » qui ne frapperait que les couples homosexuels et les couples stériles. En cela, ils fondent le droit à l’enfant sur la seule capacité biologique à en faire, principe qui n’a rien à voir avec la défense des droits de l’enfant.

Mariage pour tous, homoparentalité et sophisme naturaliste

Une remarque critique qui, pour le coup, vise aussi bien les partisans que les opposants au mariage pour tous et à l’homoparentalité. Dans ces débats, on ne devrait pas se préoccuper de savoir si les pingouins sont homosexuels, de ce qu’a "voulu" la nature (si tant est qu’elle ait voulu quoi que ce soit…) ou de ce que serait une prétendue loi naturelle. Mobiliser ce type d’argument, dans un sens comme dans un autre, c’est se rendre « coupable » de sophisme naturaliste : c’est affirmer que quelque chose est bien/juste/bon uniquement parce que cela existe dans la nature/la biologie. On peut trouver facilement beaucoup de critiques de ce sophisme dans la philosophie et je ne compte pas m’y livrer ici. Je me contente donc de faire remarquer que dans une démocratie républicaine comme la notre, on ne détermine pas nos lois en fonction du comportement des pingouins, des lions, des fourmis ou de n’importe quel animal… Cela devrait aller sans le dire, mais au vu des arguments échangés de part et d’autre, j’ai l’impression que ça va mieux en le disant.

dimanche, octobre 28 2012

Le droit de vote des étrangers : de la démocratie ethnique à la démocratie républicaine

Les révolutions arabes ont rappelé, s’il en était besoin, que la démocratie ne s’installe pas en quelques jours. Il a ainsi souvent été souligné le temps qu’il a fallu aux États-Unis ou aux pays européens pour se démocratiser véritablement. On a malheureusement tendance à considérer aujourd’hui que ce processus serait, dans ses fondements, quasiment achevé dans les pays occidentaux, qu’il n’y aurait que quelques améliorations à faire deci delà dans un régime qui serait déjà fondamentalement démocratique. Ce que nous montre pourtant la difficulté à introduire le droit de vote des étrangers aux élections locales, c’est bien que nous sommes encore très loin d’une démocratie véritable, donc d’un régime politique dans lequel tous concourent aux choix des lois ou règles selon lesquelles la société s’organise et ainsi d’un régime dans lequel tous détiennent une part du pouvoir politique.

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dimanche, octobre 14 2012

Homoparentalité, bonheur de l'enfant et discrimination biologique

The bulk of the population of every country is persuaded that all marriage customs other than it own are immoral (…). All these differing opinion are held with extreme vehemence, and very cruel persecutions are inflicted upon those who contravene them. Yet no one in any of the various countries makes the slightest attempt to show that the custom of his own country contributes more to human happiness than the custom of others.

When we open any scientific treatise on the subject (…), we find that every kind of custom has existed, many of them such as we should have supposed repugnant to human nature. (…) A little of such reading must soon reduce any candid person to complete skepticism, since there seem to be no data enabling us to say that one marriage custom is better or worse than another. Almost all involve cruelty and intolerance toward offenders against the local code, but otherwise they have nothing in common. It seems that sin is geographical. From this conclusion, it is only a small step to the further conclusion that the notion of ‘sin’ is illusory, and that the cruelty habitually practiced in punishing it is unnecessary. It is just this conclusion which is so unwelcome to many minds, since the infliction of cruelty with good conscience is a delight to moralists. That is why they invented hell. Bertrand Russell, Sceptical Essays, 1928

Nous n’en somme heureusement plus dans nos démocraties à l’époque où les conservateurs demandaient à ce que l’on inflige les punitions les plus cruelles à ceux qui leur paraissaient ne pas adopter des pratiques considérées comme naturelles ou émanant d’impératifs divins. Si la violence s’est atténuée, la logique elle est néanmoins toujours la même : maintenant que l’argument religieux n’a plus beaucoup d’effet, c’est la défense des besoins de l’enfant que l’on invoque pour essayer d’imposer une forme d’organisation de la famille considérée comme naturelle. Cet argument touche puisque dans un sondage récent une majorité de la population se prononçait contre l’adoption d’enfants par des parents de même sexe.

Si les opposants à l'adoption pour tous étaient vraiment sérieux sur cette question et qu’ils souhaitaient véritablement défendre les droits de l’enfant et non imposer une croyance religieuse ou un mode de vie traditionnel, il leur faudrait démontrer cette relation entre caractéristiques biologiques du couple et bonheur de l’enfant, il leur faudrait donc prouver que des enfants de couples de même sexe sont toujours moins heureux que ceux de couples de sexes opposés et ce quelles que soient les autres caractéristiques du couple, quels que soient l’amour que les parents portent à l’enfant et l’attention qu’ils lui accordent.

Une telle démonstration se confronterait certainement à des difficultés techniques et théoriques inextricables. Supposons néanmoins qu’on arrive à démonter quelque chose dans le genre, qu’on arrive à montrer par exemple que les enfants de couples de même sexe sont en moyenne moins heureux que les autres. Pourquoi s’arrêter là ? Si ce faisant on montrait également que les enfants de catholiques traditionalistes sont eux-aussi, en moyenne, moins heureux que les autres, devrait-on eux-aussi leur interdire d’adopter ? Devrait-on ainsi interdire à tout type de couple ayant des enfants en moyenne moins heureux d’adopter et, pourquoi pas, de procréer ?

L’argument de la défense de l’enfant, s’il est considéré sérieusement et s’il n’est pas qu’une rationalisation de l’homophobie et plus généralement de l’intolérance, devrait donc aboutir à une société dans laquelle un couple ne devrait avoir le droit à un enfant que s’il est démontré qu’il est capable de lui apporter un certain niveau de bonheur. Dans ce cas là, on ne voit pas pourquoi le sexe des membres du couple serait un critère plus important que n’importe quel autre, pas plus d’ailleurs qu’il ne devrait y avoir une différence de droit entre faire soi-même des enfants ou les adopter. En prétendant ainsi défendre le bonheur de l’enfant, les opposants à l’homoparentalité défendent un État qui peut décider d’accorder ou non le droit aux enfants, qui peut ainsi autoriser ou interdire des modes de vie et des formes familiales, bien loin donc d’un État laïque dont la vocation est justement de permettre la coexistence de modes de vie différents.

Ce qui sous-tend l’opposition à l’homoparentalité est sans doute d’abord une forme d’ethnocentrisme et de peur de ce qui nous est étranger, des normes et des modes de vie auxquels nous ne sommes pas habitués. Il n’y a là rien de nouveau, les sociétés ont toujours tendance à infliger les sévices les plus cruels à ceux qui dans les domaines de la sexualité et de la famille se comportent différemment des normes établies. Ceux qui militent contre l’homoparentalité, même honnêtement et convaincus de la justesse de leur cause, renvoient ainsi l’humanité à ses pires travers, à son intolérance génératrice de violences et de persécutions.

Ils défendent par ailleurs une discrimination biologique en soutenant ainsi que, par principe, deux personnes ne devraient pas avoir le droit d’adopter ensemble un enfant uniquement parce qu’elles sont deux hommes ou deux femmes. Deux personnes sont ainsi « condamnées » comme étant nécessairement de mauvais parents indépendamment de toutes leurs autres caractéristiques, ils pourraient être les personnes les plus vertueuses du monde, ils ne seront jugés qu’à partir de leur biologie. Il y a ainsi dans cette position un mécanisme de raisonnement similaire à celui qui est à l’origine de tous les racismes et de toutes les discriminations qui vont avec : la tendance à juger et à condamner les individus non en raison de comportements condamnables, mais en raison de critères biologiques.

On a parfois présenté les questions du mariage pour tous et de l’homoparentalité comme secondaires, comme une tentative de détournement de l’attention des « vrais problèmes » que seraient les questions économiques et sociales. C’est pourtant un enjeu central et au fondement même de notre démocratie et des progrès faits depuis les lumières que de rendre la société plus tolérante en faisant accepter la diversité des modes de vie. Ce sont ces progrès qui font qu’aujourd’hui nous vivons dans des sociétés à peu près pacifiées et dans lesquelles nous pouvons d’abord nous soucier de ces questions économiques et sociales. Il y a là l’occasion pour la gauche de porter de nouveau cet idéal d’une société plus tolérante et plus libre et il faut espérer qu’elle saura ne pas se contenter d’une loi à minima comme le craignent avec raison les associations.

jeudi, octobre 11 2012

Le sérieux de nos politiques...

Apparemment, l'objectif des 3% de déficit ne correspond à rien : à aucune théorie économique, à aucune véritable analyse d'expert ou au moindre calcul, c'est un chiffre inventé sur un coin de de table, parce que 3 ça fait mieux que 2, c'est plus "rond"...

Mais bien sûr, on continue de s'y tenir, notre ministre de l'économie continue de le défendre comme un objectif "ni biaisé, ni intenable"... Ce sont vraiment des gens très sérieux nos politiques, surtout quand ils sont réalistes...

Je crois que je n'ai pas fini de constater la pertinence de ces passages d'une tribune de Paul Krugman :

" When I was young and naïve, I believed that important people took positions based on careful consideration of the options. Now I know better. Much of what Serious People believe rests on prejudices, not analysis. And these prejudices are subject to fads and fashions."

So the next time you hear serious-sounding people explaining the need for fiscal austerity, try to parse their argument. Almost surely, you’ll discover that what sounds like hardheaded realism actually rests on a foundation of fantasy, on the belief that invisible vigilantes will punish us if we’re bad and the confidence fairy will reward us if we’re good. And real-world policy — policy that will blight the lives of millions of working families — is being built on that foundation.

A ce compte, mieux vaut être utopiste.

mardi, octobre 9 2012

Taxation à 75% : solidarité ou justice ?

La proposition de taxer à 75% les revenus supérieurs à 1 millions d'euros par an et le possible départ de Bernard Arnault pour la Belgique ont donné lieu à de nombreux commentaires sur le manque de solidarité de nos élites économiques. Défendre cette taxe de cette façon me paraît néanmoins problématique puisque cela revient à appeler au bon cœur et au patriotisme des plus riches quand c'est la question de la justice dans l'économie qu'il faudrait poser. En prenant le problème par la solidarité, on laisse croire que ces très grandes richesses appartiendraient légitimement à leurs détenteurs actuels et qu'il faudrait simplement leur demander, comme tout le monde, de faire un petit effort (temporaire). On abandonne ainsi toute remise en cause du système qui permet de s'attribuer de tels salaires et qui amène à ce que se forment de telles inégalités.

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mardi, septembre 11 2012

Attentisme, bougisme et ambition...

Avec ce qui se prépare sur la taxe à 75%, sa lightisation à l'extrême, le gouvernement démontrera encore une fois, et bien malheureusement, son incapacité à prendre de vrais risques ; et en n'écoutant pas l'économiste Thomas Piketty, il démontrera qu'il n'est, sur ce sujet, malheureusement pas plus crédible ou compétent qu'il n'est ambitieux ou audacieux.

Le problème du gouvernement est bien qu'il semble n'avoir aucun grand projet, rien qui soit l'équivalent de la couverture maladie universelle, de la réduction du temps de travail ou de la réforme du système de santé d'Obama. La seule chose dont on entend parler aujourd'hui, c'est la banque publique d'investissement, le contrat de génération et la réduction des déficits. Tout ça pour ça : pour (en gros) améliorer l'organisation de l'investissement public dans l'économie et supprimer les cotisations payées par les employeurs pour l'embauche d'un jeune (sous condition de garder un senior). Thomas Piketty, toujours à propos de la taxe à 75%, déplorait dix ans d'opposition pour en arriver à un projet aussi mal ficelé. On est sans doute au cœur des problèmes du parti socialiste qui multiplie les textes, motions et contributions en tout genre, mais semble incapable de construire une politique économique qui ait un peu de souffle, d'ambition et de compétence.

Il n'y a sans doute pas grand chose à faire pour que cesse le hollande bashing dans les médias sur le thème de l'attentisme, il n'y a, on peut l'espérer, pas besoin de faire du bougisme sarkozyste, il suffirait simplement d'avoir ne serait-ce qu'une grande idée, qu'une seule réforme qui pourrait s'imposer comme la réussite du gouvernement et qui resterait comme un véritable progrès de la justice sociale ; quand on est à gauche, cela ne devrait pas être si difficile de trouver une telle idée.

Abandonner la méritocratie républicaine, ou tirer les conséquences de l’œuvre de Pierre Bourdieu

Dans le débat politique, on ne retient souvent des travaux de Pierre Bourdieu que le déterminisme social ou le simple fait que la réussite scolaire d'un élève dépende, au moins en partie, de son origine sociale. On en retient aussi parfois, à tort ou à raison, l'idée que certains n'auraient pas les « codes » pour entrer à Sciences Po. Face à ce constat, on en tire généralement la conclusion tout républicaine qu'il faudrait rétablir l'égalité des chances. On oublie ainsi une dimension essentielle de l’œuvre de Bourdieu et de son analyse sociologique : le fait que la capacité à faire accepter ou à imposer un classement comme légitime constitue une violence symbolique par laquelle s'exerce une domination.

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Mélenchon et le feu de la désespérance sociale

Bien que je n'aime pas son côté bon-client-des-médias-qui-joue-toujours-la-victime-médiatique, je trouve qu'il y a souvent chez Jean-Luc Mélenchon l'expression d'une indignation et d'une certaine hauteur de vue qui manque aujourd'hui cruellement à un gouvernement qui semble n'avoir pas plus de grands projets que d'ambition véritable. Il est dommage de ce point de vue que J-L. Mélenchon n'en fasse pas parti, il animerait sans nul doute les conseils de ministres et pourrait donner un peu de souffle aux projets de ce gouvernement. Malheureusement, il ne souhaite pas y entrer et c’est ce qui me semble le plus dérangeant dans sa démarche. Il préfère ainsi le rôle de l'éternel indigné parlant fort dans les médias à celui de ministre cherchant laborieusement et silencieusement à faire avancer des dossiers.

Il est vrai que dans le cas où il deviendrait ministre il serait tenu à la solidarité avec le gouvernement. Justifier son refus par une telle raison, c'est néanmoins choisir de ne pas avoir de mains pour ne pas avoir de muselière, ce qui n'est pas très honorable quand on prétend que son engagement est au service des autres et non de soi ou de son image dans les médias. Par ailleurs, que celui qui prétend remettre au pas les milieux financiers et les plus grandes puissances de la planète ou inverser le cours de la mondialisation puisse penser se laisser si facilement mettre une muselière ne rassure guère sur sa capacité à réaliser ces grandes ambitions une fois au pouvoir.

On peut certes soutenir, comme je l'ai entendu le faire, que l'échec du PS au pouvoir l'amènera à devenir la principale force de gauche à l'instar de ce qu'a réussi Alexis Tsipras qu'il considère comme son homologue grec. C'est bien possible sauf que c'est là jouer un jeu très dangereux. Il faudrait en effet que l’état de notre pays s'aggrave dramatiquement pour que toute la gauche se tourne vers lui. La situation qui a amené Syriza à devenir la principale force d'opposition, c'est celle d’une classe politique décrédibilisée par ses mensonges et ses échecs au sein d’une situation économique et sociale catastrophique, c'est une situation dans laquelle un parti néonazi est entré au parlement conjointement à une augmentation de la violence contre les étrangers. C'est sans doute dans une situation similaire que J-L. Mélenchon aurait une chance de battre le parti socialiste, une situation à même de faire perdre toute confiance dans la gauche et la droite dites de gouvernement. Il ne ferait pas bon jouer avec le feu d'une telle désespérance sociale et, à ce jeu, on ne sait si c'est J-L. Mélenchon qui l'emporterait ou l'extrême-droite de Marine Le Pen, voire pire. Étant donné ce qu'il s'est passé à Hénin-Beaumont, on peut douter des chances du premier. Le leader du parti de gauche s’honorerait donc bien plus en cherchant à éviter une telle situation par une action limitée au gouvernement qu'en la souhaitant pour accéder au pouvoir.

dimanche, août 19 2012

L'église aujourd'hui: inadaptée ou intolérante ?

Suite à la prière du 15 août appelant à ce que chaque enfant ait droit à grandir avec un père et une mère, prière quasi explicitement revendiquée comme un début de campagne contre la future loi visant à autoriser le mariage de personnes de même sexe, il est courant d'entendre que l'église serait inadaptée à la société de son temps. Cet argument me gène parce qu'il ne suffit pas d'être inadapté pour avoir tort et surtout parce qu'il ne met pas véritablement en avant les questions politiques et philosophiques de fond que soulève une telle prise de position de la part de l'église. Ce qui pose problème en effet n'est pas que l'église soit inadaptée, mais bien plutôt ce à quoi elle n'est pas adaptée, à savoir une société dans laquelle s'imposent progressivement, mais malheureusement très lentement, des idéaux de tolérance de penseurs que cette même église a bien souvent persécutés tout au long de sa tumultueuse histoire.

Les grands moralistes, qu'ils soient de simples citoyens, des philosophes ou des scientifiques n'ont jamais été adaptés à la société de leur temps, bien au contraire puisqu'ils en ont combattu les injustices les plus criantes et se sont ainsi révoltés contre ce que chacun considérait comme une réalité intangible ou une nécessité. Ce n'est malheureusement pas n'importe quelle époque que celle où l'église était adaptée, c'est à dire "majoritaire", c'est celle des guerres de religions ou de l'esclavage, époque où il était légitime de massacrer de la pire des façons à peu n’importe quelle personne ayant un mode de vie légèrement différent du sien.

Ceux des prêtres qui se posent en défenseurs de cette prière nous appellent à un débat sur le changement de civilisation qu'impliquerait une telle mesure. Il faudrait effectivement le mener et ce afin d’affirmer qu'une telle mesure n'a rien à voir avec un changement fondamental de la structure de la famille moderne ou comme je l'ai entendu il y a assez longtemps avec "la fin du fondement de notre civilisation que serait la dualité homme femme", mais qu'elle est simplement une conséquence de l'avancée des principes des lumières et notamment de ceux du libéralisme politique, de la lettre sur la tolérance de Locke jusqu'à Rawls en passant par le bel essai de Stuart Mill sur la liberté; principes qui visent à fonder une société dans laquelle les individus peuvent coexister en dépit de leur différences de croyances, religieuses et métaphysiques, ou de l’adoption de principes de vie fondamentalement opposés. On peut le déplorer, mais l'église a parfaitement le droit de continuer à penser que le mariage des individus de même sexe n'est pas conforme à l'image qu'elle se fait de l'homme ou de la civilisation, ce qu'elle ne comprend pas, c'est que c'est un débat que les catholiques doivent mener entre eux et qu'elle n'a pas à essayer d'imposer cette croyance aux autres et notamment à l'État qui édicte des lois auxquelles tous sont soumis, qu'ils soient ou non catholiques.

Dans de nombreux débats récents, beaucoup ne semblent pas saisir ce principe simple du libéralisme politique : il y a des pratiques culturelles avec lesquelles un individu peut légitimement ne pas être en accord pour des raisons religieuses, métaphysiques ou philosophiques, mais la volonté de coexister pacifiquement au sein d’une même société impose qu’il ne cherche pas à interdire ces pratiques à partir du moment où elles ne menacent pas cette même coexistence ou, pour reprendre le critère de Stuart Mill, qu’elles ne nuisent pas à autrui. C’est cette exigence de liberté et de tolérance qui doit ainsi fonder la neutralité de l’État vis-à-vis des croyances religieuses et donc sa laïcité. Dans le cas du mariage, il devrait ainsi être évident qu’à partir du moment où l’État autorise une union civile entre deux êtres, cette même neutralité de l’État impose que ce ne soit pas à une religion ou à des croyances sur la nature de la civilisation de dire ce que devrait être cette union qui concerne potentiellement tous les membres de la société, quelles que soient leurs convictions religieuses, politiques, philosophiques ou métaphysiques.

L'église prétend avoir son mot à dire dans les débats publics sur l'éthique, débats dans lesquels un de ses représentants est généralement convié. On peut néanmoins se demander quelle légitimité peuvent bien avoir les représentants d'une institution qui plus de 400 ans après les guerres de religions professent encore une telle intolérance et n'ont toujours pas compris ces principes de libéralisme politique forgés justement au sortir de ces mêmes guerres. L'évolution de la biologie, les possibilités croissantes d'eugénisme, la construction progressive d'une société mondiale, et donc nécessairement multiculturelle, posent des questions fondamentales pour l'avenir de humanité, l’église nous a montré, encore une fois, qu’elle n’est certainement pas une voix dont on devrait tenir compte dans ces débats si l’on veut construire une société plus libre et plus tolérante et donc une société dans laquelle chacun peut trouver dignement sa place.

La règle d'or, ou la trahison à petits pas de l'idéal européen

La règle d'or, sans entrer dans la constitution, entrera donc dans le droit français, et visera à encadrer le budget de l’État, faisant ainsi des politiques de retour à l’équilibre budgétaire des nécessités ayant force de loi. Règle de bon sens que de ne pas accumuler des dettes peut-on penser, gestion de bon père de famille dirait le spécialiste des petites phrases qu'est Jean-Pierre Raffarin. Si l'on veut rester sur ce registre, qui n’est pas celui de l’argumentation économique, de l'analogie entre un État et un individu on rappellera pourtant, et naïvement, qu'il serait impossible à la quasi totalité d'entre nous de devenir propriétaire d'un appartement, de fonder une entreprise, voire, dans certains pays, de suivre des études supérieures s'il n'y avait la possibilité de s'endetter ; on peut d'ailleurs sans doute avancer que tout projet un peu ambitieux nécessite cette part de risque et de pari sur l'avenir que constitue l'endettement, à moins bien sûr de pouvoir s'appuyer sur une fortune déjà existante. Pour une droite prétendant vanter l'innovation ou la prise de risque, il y a quelque chose de pathétique à la voir se cantonner ainsi à la promotion d'une gestion de « bon père de famille » qui ne peut être que celle de l'immobilisme, position par ailleurs plutôt dangereuse à l'heure de l'émergence de nouvelles puissances mondiales.

Que l'on soit ou non en faveur de l'endettement pour stimuler l'économie, il y a de nombreux arguments pour et contre, le problème d'une telle règle est néanmoins ailleurs, il est bien plutôt dans la dérive antidémocratique qui s'accentue toujours plus depuis le début de la crise financière et surtout de la crise des dettes souveraines : l'Union Européenne, au lieu de progresser à petit pas, continue de s'enfermer dans ses principes constitutifs qui permettent à de nombreuses élites et dirigeants de s’affranchir des contraintes de la démocratie. La mise au ban du premier ministre grec par les dirigeants européens après sa proposition de soumettre à un référendum les mesures d’austérité décidées au niveau européen est sans doute le meilleur symbole de cette dérive, particulièrement hypocrite chez Nicolas Sarkozy qui nous vantait pourtant, durant sa campagne, le recours au référendum pour passer outre les corps intermédiaires.

On pourrait, certes, chercher de bonnes raisons à une telle position, les gouvernements grecs élus n'ont-ils pas conduit le pays à la ruine et le respect d'une règle d'or n'aurait-il pas empêché ce désastre ? Il suffit pourtant de lire de nombreuses analyses économiques sérieuses pour se rendre compte qu’il y a, étonnement, peu de liens entre la crise des dettes souveraines à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés et les politiques trop dépensières des gouvernements. Ainsi, certains des États comme l'Irlande ou l'Espagne qui étaient présentés comme les plus vertueux dans la gestion des comptes publics sont aujourd'hui ceux qui sont dans la situation la plus grave, en raison de la gestion de la crise financière dans le premier cas et de l'éclatement d'une bulle immobilière dans le second. Une gestion rigoureuse des finances publiques ne nous protège en rien contre de tels scénarios catastrophes. Par ailleurs, des États tout aussi endettés, comme le Royaume Uni ou les États-Unis ne subissent eux aucune crise de la dette, montrant bien que la crise actuelle a peu à voir avec le montant de ces dettes mais bien plutôt avec les défauts de fonctionnement d’une Union Européenne dans laquelle les marchés n’ont plus confiance.

La règle d'or relève d'abord de la volonté d'imposer aux parlements nationaux les principes politiques de certains dirigeants européens ou mondiaux, persuadés qu’ils sont que les parlements nationaux ne sauraient mener une politique économique responsable. A observer néanmoins les résultats des politiques menées sous la houlette de ces « experts », on ne peut que douter de leur compétence. La fameuse troïka (FMI, Banque Centrale Européenne et Commission Européenne) et son armée de savants (particulièrement bien rémunérés) nous ont ainsi conçu des plans drastiques de réduction des dettes pour sauver la Grèce et l'Europe et ont considéré que leur savoir leur donnait une légitimité suffisante pour s’imposer à la démocratie. Dernièrement pourtant, le taux de chômage a atteint un nouveau record en Grèce et, comme on le sait, les néo-nazis ont fait leur entrée au parlement. Depuis le début de la crise, la situation ne cesse aussi d'empirer en Espagne ou en Italie où l'un de ces experts européens, Mario Monti, a même pris le pouvoir directement. Dépression économique et ancrage toujours plus fort de l'extrême-droite en Europe, belle réussite de ceux que le prix Nobel d'économie Paul Krugman appelle ironiquement « les gens très sérieux » et dont l'immense arrogance les amenant à mépriser la démocratie ne semble avoir que leur incompétence pour égale.

Je ne sais si François Hollande aurait pu négocier autre chose dans l'état actuel du débat public. La règle d'or est d'abord un héritage de Sarkozy, ou de Merkozy, et Hollande n'a sans doute d'autres choix que de le solder. Sa victoire à l'élection présidentielle a permis d'insuffler un esprit différent sur la scène européenne puisqu'on y a enfin parlé un peu de croissance et d'investissement. Il n'empêche qu'on en attendrait bien plus de la gauche et du parti socialiste que de n’avoir pour seul horizon qu’une renégociation à minima d’un tel traité. On aimerait un vrai projet démocratique pour l'UE, fait bien sûr de compromis et d'avancées modestes. Mais aujourd'hui il n'y a pas le moindre petit pas en vue, pas la moindre mesure ou le moindre projet pour améliorer la démocratie européenne. Or, c'est justement et seulement cette démocratie européenne qui pourra porter l'Europe sociale qu'appellent de leur vœux les socialistes, elle seule permettra de limiter le pouvoir des élites, de rendre les dirigeants européens responsables devant le suffrage universel et, par le mécanisme des élections, bien obligés de défendre (un peu) la plus grande partie de ceux qui les élisent. Dans un horizon plus lointain, cette démocratie européenne c'est aussi l'idéal d'un ordre politique qui dépasse les divisions culturelles, géographiques et linguistiques de l'Europe, petit pas vers l'idéal cosmopolitique que Kant concevait comme l'horizon d'une histoire universelle devant amener à une paix perpétuelle, idéal qu'aujourd'hui et malheureusement seul le philosophe Jürgen Habermas continue à porter dans le débat public. En imposant cette règle d'or, que l'on présentera encore aux parlements nationaux comme une nécessité issue d'obscures et incompréhensibles négociations européennes et non comme un véritable programme politique publiquement débattu et sur lequel les dirigeants européens auraient été élus, on s'éloigne toujours un petit plus, par une politique des petits pas, de cet idéal européen d'une démocratie véritable, c'est-à-dire d’une démocratie post-nationale.

mercredi, août 1 2012

Thierry Mariani mérite-t-il la nationalité française ?

Thierry Mariani s'insurgeait hier sur France inter contre la volonté affichée par Manuel Valls de remettre en cause les critères de naturalisation mis en place par Claude Guéant ; et il nous expliquait avec le mélange de ferveur et de sérieux du conservateur affirmant le devoir moral que la nationalité française « se mérite », nous donnant l'exemple, sans doute cher à ses yeux, de son épouse ayant fait l'effort d'apprendre le français et la culture de notre pays. Mais qu'a-t-il donc fait lui Thierry Mariani pour la mériter sa nationalité française ? Rien de particulier bien sûr, elle lui a été attribuée comme un droit et, que l'on le veuille ou non, il ne s'y rattache aucun devoir, à l'exception peut-être du respect des quelques interdits pouvant entraîner la déchéance de nationalité. Étranges droits – n'est-ce pas ? - que ceux que confère la nationalité et qui sont ainsi acquis par certains à la naissance quand ils doivent se mériter pour d'autres. Ce thème des droits et devoirs ou encore du « mérite » dans l'obtention de la nationalité n’est pas spécifique à la droite, Jean Marc Ayrault n'affirmait-il pas lui aussi quelque chose de similaire dans sa déclaration de politique générale : « j'aime l'idée que la nation française soit fondée sur le désir de lui appartenir plus que sur la naissance » ?

Si donc les étrangers doivent mériter la nationalité française - par leur (bonne) volonté ou leurs compétences - les agrégés d'histoire ou de lettres (françaises), sans doute passionnés par leur discipline, ne devraient-ils pas être plus citoyens que les autres puisque c'est apparemment à cela que l'on mesure le droit à être pleinement citoyen de la république française ? Oserait-on déchoir de leur nationalité les sourds-muets, par définition incapable de s'exprimer dans la langue de Molière ? Par ailleurs, et pour reprendre un autre poncif, un français ne devrait-il pas perdre sa nationalité s'il est « mal intégré » ? Il n'en est bien sûr rien et ce pour une raison simple : dans une démocratie tous les citoyens ont les mêmes droits et ce quels que soient leurs capacités linguistiques, leurs connaissances historiques et leurs sentiments d’appartenance ; c’est bien au contraire leur seule appartenance à la communauté politique qui leur donne le droit de participer à la définition de ses règles.

Espérons donc que les prochaines réflexions sur la naturalisation ne consisteront pas à définir ce que serait un « bon étranger » ou un « étranger méritant », mais bien ce qu'est un citoyen, et donc ce qui fait qu’un individu a le droit de participer à la prise de décision politique dans un régime démocratique faisant du suffrage universel sa règle. Or, il en est de cette participation à la vie politique comme de la liberté d'expression et des principes de la démocratie et des droits de l’homme, on les accorde et les défend pour tous et ce quand bien même on n’apprécie pas toujours les mérites de ceux à qui ces principes s'appliquent. Je ne sais donc si Thierry Mariani mérite la nationalité française lui garantissant la participation à la vie politique de son pays, mais il y a droit, comme tous ceux qui vivent sur le territoire de la république et qui en constituent la population. S'opposer à un tel principe et affirmer que la nationalité se mérite, c'est simplement s'opposer à la démocratie.

dimanche, juillet 22 2012

Quelques courtes remarques sur le scrutin majoritaire

En fait, s’il n’y avait pas d'inégalités (économiques, sociologiques, démographiques, culturelles, etc) entre les territoires on pourrait assez facilement imaginer que la proportion de votes à droite ou à gauche serait la même quelle que soit la circonscription. Ainsi, avec un vote à 52 % à gauche dans toutes les circonscriptions, on se retrouverait, si je comprends bien le système, avec une assemblée 100% à gauche et ce alors que la gauche ne représenterait qu’une courte majorité de l’électorat. La droite défendrait-elle toujours l’héritage gaulliste dans ce cas ?

Évidement, c’est une situation « abstraite » et qui a peu de chance d’arriver, mais qui nous montre bien les limites et les failles de notre système : ce sont les inégalités territoriales qui garantissent le pluralisme de notre démocratie.

Par ailleurs, si vous êtes un électeur minoritaire sur un territoire donné, vous n’avez aucune chance de voir votre point de vue représenté à l’assemblé nationale, sauf si sur une autre partie du territoire votre point de vue est majoritaire. Je trouve ça un peu absurde. D’ailleurs, c’est bien cela qui amène à la quasi non représentation des minorités, notamment aujourd’hui du Modem, de Mélenchon et du FN. Les écologistes s’en sont sortis grâce aux alliances, mais on se retrouve avec un procédé peu démocratique : les électeurs, selon la circonscription, n’ont plus le choix entre un écologiste et un socialiste, ce choix ayant déjà été fait par les négociations d'appareils…

Enfin, l’argument utilisé par la droite « de la proportionnelle qui ferait rentrer le FN à l’assemblée » mérite à peine d’être discuté : choisir les règles en fonction de leur capacité à faire gagner ou perdre un parti, ça s’appelle de la magouille…

Bref, je ne vois pas trop comment on peut défendre le scrutin majoritaire.

Prostitution: quand libé abrutit le débat et la politique...

Le débat sur la prostitution a réussi à atteindre des sommets avec l'éditorial de libé affirmant que les opposants à l'abolition seraient des « faux-culs ». François Sergent nous y explique que parce qu'il (enfin soit disant tout le monde) n'aimerait pas que sa mère ou ses enfants se prostituent, cela devrait être interdit. Il faudrait lui expliquer qu’on se moque de ses préférences et qu'il y a sans doute des tas de choses qu'il n'aime pas faire et qu'il ne les interdit pas à tout le monde. La question n'est pas de savoir si l’on aimerait un tel mode de vie pour soi, ses enfants, sa mère, ses cousins, ses amis ou des personnes que l'on ne connaît pas, mais bien de savoir si la personne prostituée et le client commettent un crime (ou un délit). Ce qui impose de savoir si la prostitution peut être librement consentie (certaines féministes nous expliquent que non), puis de savoir si toutes les relations librement consenties sont autorisées. Des questions qui n'ont rien d'évidentes et on pourrait espérer d'un journal de gauche qu'il pose sereinement et intelligemment les alternatives de ce débat plutôt que de nous servir une philosophie morale et politique aussi primitive.

François Sergent ne reconnaît qu’avec un timide « peut-être » qu'il y aurait différentes prostitutions. Il y a pourtant évidemment tout un monde entre la situation de la prostituée esclave de la mafia internationale et Zahia en passant par celle de la prostitution étudiante mise sur le devant de la scène par un mémoire de sociologie il y a quelques années. Refuser de comprendre et de prendre en compte ces différentes situations, c’est simplement refuser de poser honnêtement les différentes dimensions du débat.

Mais c'est le dernier argument qui est sans doute le plus atterrant et qui montre à quel point on peut vouloir s'entêter dans l'erreur contre toutes les expériences. Quand certains experts nous expliquent que l'abolition n'a pour conséquence que de marginaliser et de fragiliser les prostitués, François Sergent nous ressert un bête volontarisme digne d’un sarkozysme primaire et répressif : pas question de faire du défaitisme, l’État de droit doit s’imposer... On sait ce qu’il est advenu de ce genre de volontarisme dans le cas de la prohibition de l’alcool et on en voit aujourd’hui les conséquences dévastatrices dans le cas de la lutte contre les drogues. Il y a quelque chose de quasiment criminel et en tout cas de particulièrement indigne à se donner ainsi une belle position morale en affichant de grands principes dont tout semble montrer qu'ils ne font qu'empirer la situation de ceux qu’on entend protéger.

Il y a donc au moins trois sujets dans ce débat : la liberté de disposer de son corps, la prise en compte des différentes réalités que recouvre la prostitution et la lutte contre l'exploitation et le trafic international d'êtres humains. C'est sans nul doute la dernière question qui est la plus dramatique et qui mériterait le débat le plus honnête et sérieux qui soit. En s'appuyant sur les conséquences des expériences de légalisation en Hollande ou d'interdiction en Suède, on devrait avoir les moyens de mener un tel débat rationnellement et intelligemment ; malheureusement par cet éditorial François Sergent et libération préfèrent se donner de grands airs et ce tout en abrutissant le débat et la politique.

dimanche, juillet 8 2012

Les experts et la hausse du SMIC : entre savants et politiques

Le débat sur le SMIC a vu s'affirmer largement l'argument économétrique selon lequel son augmentation de 1% entraînerait la destruction de 15 à 25 000 postes : loi d'airain qui semble condamner à jamais toute diminution sérieuse des inégalités entre les salariés les plus riches et les plus pauvres.

 Cette loi suffit-elle véritablement à conclure que le SMIC ne doit pas augmenter ? Pourquoi ne faudrait-il pas alors aller plus loin en le diminuant ou en le divisant par quatre ? Le taux actuel serait-il le taux optimal ? En cherchant à pousser l'argument on tombe sur une question trop peu discutée dernièrement : à partir de quel montant de salaire considère-t-on qu’il est injuste et inacceptable pour un individu d'en employer un autre et ce même s’il créerait ainsi un emploi nouveau ? Cette question qui est en fait celle de la justice de la rémunération et de la valeur minimale que l’on se doit de reconnaître à tout travail est étonnement quasiment absente du débat, elle n’est sérieusement posée ni par les experts ni par le gouvernement. Il y a peu on fixait la rémunération maximale des chefs d'entreprises publics à 450 000 euros brut, on décide aujourd'hui que les salariés les moins payés doivent l'être à 9,40 euros brut de l'heure. Le différentiel semble ainsi nous donner ce que la gauche au pouvoir est prête à accepter d'inégalité au motif que cette dernière créerait de l'emploi.

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